Carnet de route

Face nord du Vignemale

Le 16/08/2015 par Dumas - Olivier

Plus haut sommet des Pyrénées françaises avec ses presque 3 300 mètres, le Vignemale en est un des sommets mythiques, avec son cortège d'histoires et de personnages étonnants (voir plus loin).

 

J'en avais foulé la cime en 1989 avec mon père, dernière d'une longue série d'ascensions communes qui ont jalonné mon enfance et fondé ma culture de la montagne.
Suite au décès de mon père début Juillet l'envie m'est venue d'y retourner en parcourant la fameuse face Nord, une sorte d'hommage à ma sauce.
Si on excepte la dont d'Orlu qui est d'un autre registre il s'agit de la plus grande paroi des Pyrénées avec son pilier de 800 mètres, du glacier des Oulettes à la « Pique longue ».
A plusieurs reprises j'avais été sollicité pour l'ascension de cette grande face, mais (est-ce par lucidité ou bien couardise ?) je ne me sentais pas à la hauteur d'y mener une cordée dans la sérénité.
En conséquence, pour la seconde fois dans ma vie d'alpiniste, j'ai décidé d'engager un guide professionnel sur ce projet.

 

Avec Baptiste Lons nous quittons le refuge de Baysellance à 5 heures ce lundi matin. Après la courte montée à la Hourquette d'Ossoue, lors de la descente dans les moraines nous distinguons en contrebas deux petites lumières semblables aux nôtres, probablement une autre cordée venue du refuge des Oulettes. Nous hâtons le pas pour être les premiers à l'attaque, mais bientôt ils restent immobiles en contrebas : sans doute le point d'attaque d'une autre voie. Nous arrivons au pied du glacier, ou plutôt de ce qu'il en reste, et chaussons nos crampons. L'obscurité diminue de plus en plus et les formes estompées de la grande paroi se précisent. Les 2 points lumineux devenus silouhettes montent vers nous, visiblement un peu perdues. Par une pente en glace vive nous prenons pied sur le glacier. La situation est telle qu'on pouvait s'y attendre à la mi-Août : la rimaye ouvre un trou béant de plusieurs mètres entre le glacier et le point d'attaque de la voie, devenu inaccessible. Nous devons trouver une autre solution et ça ne s'annonce pas simple. Le topo a beau décrire plusieurs alternatives, comme souvent rien ne correspond aux descriptions évocatrices du « système de vires déversées à droite» et autre piton invisible qui permettrait de sécuriser un peu l'accès. L'autre cordée nous a rejoint ils sont de Limoges. Après pas mal d'hésitations et d'hypothèses (un guide que j'ai connu disait qu'il fallait toujours les vérifier en commençant par la bonne) et un essai infructueux, Baptiste s'engage avec ténacité et énergie sur un choix bien raide, force le passage et construit le premier relais 45 mètres plus haut. Peut-être impressionnés par l'engagement les limougeaux prennent l'option « but ». Je leur donne quelques indications pour l'arête Nord du petit Vignemale avec mes plus frais souvenirs (parcourue en 1991) tout en réalisant l'acrobatique changement de chaussures au bord de la rimaye. Un de mes seuls soucis (et regret) se matérialise par le poids d'un sac surchargé pour diverses raisons, que je traînerai comme un boulet tout le long de la journée. Le rocher est très froid et je dois à plusieurs reprises souffler sur mes doigts dans cette première longueur décidément bien soutenue.

Un énorme bruit fracasse l'air : c'est l'autre cordée qui au lieu de descendre par la glace solide est allée chercher une pente de neige qui vient de s'effondrer par tonnes sous l'un d'eux. Ils échappent par miracle à l'accident et semblent filer vers le fond de vallée en abandonnant le petit Vignemale, sans doute pour poser un cierge à Lourdes. Pour ma part je reste concentré et atteins le relais ; ça commence fort et je sais déjà pourquoi j'ai pris un guide, qui s'avère particulièrement efficace. Quelques longueurs plus loin il criera de joie en rejoignant l'itinéraire normal : on est en terrain connu !

La plupart de la progression se fait alors à corde tendue ce qui se justifie par le niveau raisonnable et l'ampleur de l'itinéraire. Les cordées qui ne prennent pas cette option allongent considérablement la journée, ce qui peut aller jusqu'au bivouac forcé. Pour autant il ne faut pas sous-estimer cette voie car :

  1. le rocher va de assez bon à assez mauvais

  2. l'itinéraire n'est pas si évident et plusieurs points d'erreurs peuvent occasionner au minimum une perte de temps mais aussi le plaisir de tous les degrés de complications du terrain d'aventure : passages très difficiles, progression en rocher pourri, impasses

  3. certains passages sont difficiles voire impossibles à protéger

J'ai beaucoup de plaisir à suivre le rythme de Baptiste, mais j'ai mené suffisamment de cordées dans ce type de terrain pour mesurer la responsabilité du second dans ce type de progression. Je considère que la chute est interdite et vu le terrain il faut grimper au maximum sur les pieds comme un chat, en tirant le moins possible sur les prises.

L'état de concentration nécessaire, la complicité de la cordée (« le contraire de un », dit Erri de Luca), le décor grandiose du massif me laisseront un souvenir impérissable.

Nous parcourons la face en 6 heures malgré les complications du début ce qui représente un horaire respectable pour 800 mètres d'escalade, et à 13h30 c'est le moment YES : le sommet est atteint.

 

Quelques histoires à propos du Vignemale :

  1. les polémiques à propos de la première ascension, notamment entre Ann Lister et son cousin le prince de la Moskowa
  2. celle du Comte Henry Russel, excentrique personnage béarno-irlandais qui acheta la concession du massif pour 99 ans et fit creuser plusieurs grottes dont une sous le sommet, nommée « Le paradis » (on est passés devant)
  3. celle des 1 300 marches taillées par Célestin Passet lors de la première du couloir de Gaube
  4. les traces qu'y ont laissées les frères Ravier
  5. une variante de voie ouverte en 1905 par les 5 frères Cadier
  6. Et d'autres itinéraires extrêmes de la face Nord, parcourus en été mais aussi en hiver, qui soutiendraient une comparaison avec les Jorasses   

Un topo de la voie classique.







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